Burnout

L'esprit à bout de souffle

Par Laureline Duvillard

«C’était le 18 août, je n’oublierai jamais cette date, ce jour-là je fêtais mes 48 ans. Je suis arrivée à mon bureau à 8 heures, et à 10 heures j’avais envie de pleurer, raconte Sonia*, ex-directrice d’une structure d’accueil pour écoliers. Je ne savais plus par quoi commencer, j’ai senti le sol qui se dérobait sous mes pieds, je n’arrivais pas à descendre l’escalier sans me soutenir à la rampe. Je me suis dit: ça ne joue pas. C’était comme si on avait tiré la prise.» Après plusieurs mois de gestation, le «feu» prend sans prévenir. Du jour au lendemain «on ne sait pas pourquoi, tout s’écroule», selon les termes de Nicole*, professeure de tennis qui ne s’est jamais arrêtée durant vingt ans, se consacrant corps et âme à sa passion. Peu à peu, l’esprit s’épuise, l’énergie s’amenuise, «on n’a plus de ressources, le travail perd tout son sens, la tension est terrible», relate Marc*, animateur socioculturel.

Les parcours de vie sont différents, mais tous partagent une expérience similaire, une souffrance sur laquelle ils ont choisi de témoigner anonymement. Car, si le mal est sur toutes les lèvres, dans le milieu professionnel, il reste encore tabou. Burnout, littéralement «l'extinction», «l'épuissement». Désormais populaire, le terme s’est peu à peu imposé comme un diagnostic à part entière. La souffrance n’est toujours pas reconnue comme une pathologie, mais les médecins n’hésitent plus à faire le constat de l’épuisement professionnel.

S'investir jusqu'à en être malade

Burnout, ce mot se répand comme une traînée de poudre. En 2011, l’AOK, une des plus grandes caisses maladie allemandes, a réalisé une étude statistique sur ses assurés diagnostiqués en burnout et a constaté une augmentation de 90% des cas entre 2004 et 2010. Diagnostic à la mode ou déséquilibre marquant au fer rouge le XXIe siècle? «Il n’existe pas de statistiques propres au burnout, on ne peut donc pas dire si plus de personnes sont touchées aujourd’hui que par le passé, mais on sait par contre que les gens sont plus stressés (ndlr: en Suisse, le stress des personnes actives a augmenté de 30% en dix ans selon une étude mandatée en 2010 par le SECO)), relève Catherine Vasey, psychologue spécialiste du burnout et conceptrice du site Noburnout.ch. Et on constate une recrudescence des cas dans les cabinets, les médecins généralistes s’inquiètent.» Mal sournois, lié à un stress professionnel chronique, le burnout consume lentement sa victime et peut la réduire en lambeaux. Marcher, dormir, lire, chaque geste du quotidien se transforme en défi. Le psychiatre américain Herbert Freudenberger, pionnier des recherches sur le syndrome d’épuisement professionnel dès 1974, décrivait en 1980 le burnout comme un incendie ravageur. Des flammes qui consument l’énergie, les ressources, et laissent un amas de braises. Rien ne change en apparence, mais l’intérieur est dévasté.

S'investir jusqu'à en être malade

«Un déséquilibre qui atteint la santé»
Catherine Vasey
Pyschologue spécialiste du Burnout

«Historiquement, le burnout est la maladie de l’idéalité. Car les personnes touchées ont généralement un idéal fort qui leur met la pression, elles sont très engagées, compétentes, elles gèrent normalement bien le stress et sont aptes à abattre beaucoup de travail», remarque Catherine Vasey, qui soigne depuis quinze ans des patients victimes d’épuisement professionnel.

C’est le cas de Sonia. Lorsqu’elle est engagée à 80% comme directrice d’une structure d’accueil, avec 180 enfants à gérer et 20 employés à superviser, elle se donne à fond. «Je me rendais compte de tout ce qu’il y avait à mettre en place, mais je voulais accueillir ces enfants comme si c’étaient les miens.» Seule pour tout gérer, des soucis d’économat au personnel en passant par la prise en charge des enfants, Sonia se retrouve rapidement à accumuler les heures supplémentaires. «Au début, un nouveau job, c’est la lune de miel, on a envie de réussir, alors on y va, on ne compte pas ses heures. Je bossais régulièrement le soir, chez moi, jusqu’à minuit-1 heure, pendant les vacances.» Une année et demie plus tard, cette mère de trois enfants remarque que le travail a étendu ses tentacules jusqu’à prendre possession de sa vie privée. «Je ne faisais plus rien la semaine, c’était trop compliqué.» Au mois de janvier précédant son burnout, elle décide de tirer la sonnette d’alarme, d’informer sa hiérarchie de la charge de travail trop grande. «On m’a rétorqué que c’était mon problème, que je ne savais pas m’organiser, que j’étais tout le temps en train de me plaindre. Alors je me suis dit: OK, ça va aller.»

Après avoir pris trois semaines de vacances, où elle passe beaucoup de temps à dormir, Sonia reprend sa place, pleine d’entrain. Jusqu’à ce fameux 18 août, où elle décide de prendre rendez-vous chez son médecin. «Je n’allais vraiment pas bien, je voulais qu’on me prescrive des énergisants, mais surtout pas un arrêt de travail.» Elle acceptera ce dernier peu après, le jour où elle s’assied devant son écran et n’arrive plus à déchiffrer ses mails. «J’avais l’impression que c’était de la physique. Les gens me parlaient, mais je ne comprenais pas ce qu’ils disaient, comme dans un film où on coupe le son. C’était extrêmement angoissant. Mes jambes tremblaient, je suis rentrée chez moi en mode pilote automatique. Je n’arrivais plus à respirer, plus à parler, je bégayais. Je me suis couchée et je n’ai plus bougé, je ne pouvais plus monter ni descendre les escaliers. Je ne suis pas sortie de la maison pendant trois semaines.» Le mal-être de Sonia confirme le diagnostic posé peu avant par son médecin. Après six semaines d’arrêt, elle donne sa démission. Ensuite, durant trois mois, c’est le cauchemar. «Vous espérez que ça s’arrêtera. Je ne dormais pas, je ne pouvais rien faire, j’étais une loque. Alors que j’étais sportive, j’avais l’impression de gravir l’Everest en montant l’escalier.» Finalement, Sonia accepte de prendre des antidépresseurs. Elle peut enfin dormir, et s’en sort au fil des mois, à l’aide d’un suivi psychologique. «J’ai pris un peu plus de place, j’ai appris à m’écouter, je ne me laisserai plus traiter comme ça.»

Tenir bon coûte que coûte, car lâcher prise est perçu comme un échec, surtout dans une société où le travail occupe une place centrale. «La Suisse possède l’une des économies les plus compétitives du monde, le prix à payer est une charge importante sur les travailleurs et une précarisation de l’emploi. A cela s’ajoute l’éthique protestante qui veut que le travail soit un choix vocationnel. Il en résulte une grande pression», relève Koorosh Massoudi, maître d’enseignement et de recherche à l’Institut de psychologie de l’Université de Lausanne (UNIL). Le perfectionnisme, le travail bien fait, le goût de l’effort, autant de valeurs qui augmentent le niveau de stress. «Sois parfait, fais plaisir, sois fort, sois productif sont autant d’injonctions dont il faut prendre conscience pour éviter qu’elles n’augmentent la pression et ne mènent au burnout», remarque Beate Schulze, vice-présidente du Réseau suisse d’experts sur le burnout.

Boreout et brownout

Burnout, boreout ou brownout, ces termes qualifient différentes formes de souffrance au travail. Si le burnout est un épuisement professionnel lié à un stress chronique, le boreout, comme son nom l’indique (to be bored, s’ennuyer), est lié à un ennui chronique. Ce sont deux Suisses, Philippe Rothlin et Peter R. Werder, qui ont mis en avant ce terme en 2007 dans leur livre «Diagnosis Boreout». Les deux hommes, issus du monde des affaires ¬‒ le premier a été durant de longues années chef de projet dans le secteur bancaire et le second a travaillé comme consultant en relations publiques ‒ ont montré que le sous-emploi pouvait avoir des conséquences psychologiques importantes. «La sous-utilisation des compétences, parce qu’on ne fait pas confiance à l’employé, qu’il est volontairement «mis au placard» ou parce que les tâches demandées sont en deçà de ses capacités, entraîne une baisse d’estime de soi, de moral, et peut conduire à une souffrance au travail, relève la psychologue Catherine Vasey. Dans tous les cas, il ne faut jamais rester trop longtemps dans cette situation.»

Le brownout se différencie du burnout et du boreout, car il ne caractérise pas un déséquilibre. Désignant littéralement une chute de courant, le brownout fait partie des «crises de maturité, entraînant une perte de sens au travail», selon Catherine Vasey. «Tout au long de notre vie, on grandit psychologiquement, et nos valeurs évoluent. Le sens de notre travail doit correspondre à cette évolution. Si cette adaptation ne se fait pas, en résulte un conflit intérieur et une perte de sens», explique la psychologue spécialisée dans les souffrances liées au travail. Le brownout survient généralement à des périodes charnières. «Beaucoup de personnes touchées avoisinent la cinquantaine», souligne Catherine Vasey. Et les cadres sont plus enclins au brownout. «Plus on monte dans la hiérarchie, moins les personnes parlent de ce qui leur arrive, elles se sentent isolées et sont donc plus vulnérables. Sans compter que, lorsqu’on dirige le bateau, il est parfois plus difficile de prendre du recul.» Faire régulièrement le point sur son évolution intérieure, ses attentes, et ne pas percevoir le travail comme seul vecteur de sens à sa vie sont autant d’éléments essentiels pour éviter que le brownout ne conduise au burnout.

Le clash des valeurs

L’Enquête suisse sur la santé, menée en 2012 par l’OFS, montre que 18% des personnes actives sont souvent ou toujours stressées au travail, et une enquête réalisée en 2014 par Promotion Santé Suisse met en avant qu’environ un quart des actifs en Suisse (24%) sont assez (17,9%) ou très épuisés (6,1%). Ce taux d’épuisement ne correspond pas uniquement au surmenage, mais aussi à la «perte d’énergie, d’attrait, de stimulation et à une fatigue extrême», souligne la fondation destinée à promouvoir la santé. Autant de symptômes qui peuvent annoncer un burnout. Car ce déséquilibre n’est pas forcément lié à une trop grande charge de travail. «L’ambiance, la collaboration au sein de l’entreprise, la reconnaissance, l’estime, le respect, la notion de justice, d’équitabilité sont autant de facteurs d’influence», souligne Catherine Vasey.

Le clash des valeurs

Des facteurs de risque internes et externes
Catherine Vasey
Psychologue specialiste du Burnout

Marc* a subi deux épuisements professionnels principalement dus à ces facteurs. Il travaille depuis près de deux ans dans une structure d’animation socioculturelle destinée aux jeunes lorsque la situation se dégrade. Petit à petit, plusieurs employés quittent la structure, il se retrouve seul, avec un collègue et deux supérieurs hiérarchiques. «Heureusement, on s’entendait très bien avec mon collègue, mais il y a rapidement eu des problèmes avec la hiérarchie.

D’ailleurs, les nouvelles personnes engagées ne restaient pas.» Petit à petit, Marc se voit imposer des changements dans son poste. «Je ne voyais plus de sens à ce que je faisais. Les décisions prises étaient en décalage total avec ce que je vivais sur le terrain. Les procédures administratives ont pris toujours plus de place, je devais tout soumettre au regard de la hiérarchie, tout justifier. De moins en moins autonome, je ne me sentais pas écouté, reconnu, estimé. Je consacrais toute mon énergie à lutter contre cette terrible pression.».

Enchaînés à leur hiérarchie, Marc et son collègue doivent renoncer à toute velléité d’initiative et obéir à des décisions qui vont à l’encontre de ce qu’ils estiment être juste. «Je suis arrivé à un seuil où c’est la tête qui a dit stop. Plusieurs fois, le matin, en allant au travail, je me suis mis à pleurer, sans savoir pourquoi.» Epuisés, ils avertissent les ressources humaines et décident de se mettre en arrêt maladie. «On s’est arrêté un peu moins d’un mois. Lorsqu’on est revenu, les deux supérieurs avaient été déplacés dans d’autres services.»

Durant une année, la structure fonctionne de manière horizontale. Tout se passe à merveille jusqu’à l’arrivée d’un nouveau responsable. «De nouveau, il y avait des dysfonctionnements. La situation s’est dégradée. Je me sentais bloqué dans mon travail, quoi que je fasse, ça n’allait pas. Je n’osais plus prendre de décisions. Je doutais de mes compétences, ça tournait tout le temps dans ma tête, même à la maison. Et puis, un jour, j’ai eu une confrontation avec un usager de la structure, j’étais dans un tel état émotionnel que je ne l’ai pas bien gérée. Je me suis dit: il faut que j’arrête, sinon je vais faire une faute professionnelle grave.» Son médecin lui prescrit des antidépresseurs. Après cinq mois, il va mieux et trouve un nouveau travail. «Maintenant, je suis plus sensible aux signaux d’alerte, je n’ai pas envie d’y repasser.»

Les travailleurs sociaux, les enseignants et les professionnels de la santé sont les plus frappés par le burnout. D’ailleurs, avoir affaire à des clients, à des élèves ou à des patients difficiles arrive en tête des risques pour les employés, selon une enquête réalisée par l’Agence européenne pour la santé et la sécurité au travail auprès d’environ 50'000 entreprises. «Si nous ne disposons pas encore de statistiques précises et détaillées sur le burnout en Suisse, plusieurs études montrent que les métiers les plus touchés sont ceux où il y a une relation avec autrui», souligne Koorosh Massoudi, qui supervise actuellement la thèse d’un étudiant analysant les données de plus de 10'000 personnes ayant évalué leur niveau de burnout sur le site de Catherine Vasey.

Selon Catherine Vasey, toutes les professions sont sujettes au burnout, mais les professions du secteur tertiaire sont en effet plus à risque. «Les blessures changent en fonction des postes de travail. Lorsqu’un ouvrier est au bord de l’épuisement, son corps lui dira stop via une blessure, une fracture, alors qu’un informaticien ne peut y voir que du feu jusqu’à la plaie psychique.»

«Je n'étais pas triste, mais désespérée»
Catherine Vasey
Psychologue specialiste du burnout

En tant que chercheuse à l’Université de Zurich, Beate Schulze effectue actuellement une étude sur le burnout dans le secteur informatique et télécommunications, et dans le milieu médical. «On remarque que le décalage entre nos valeurs, nos besoins et ceux de l’entreprise fait partie des facteurs pouvant mener au burnout.

On demande désormais aux employés du secteur IT des compétences sociales toujours plus importantes et au personnel médical des compétences administratives toujours plus marquées. Plus cette évolution des tâches est perçue comme illégitime, plus le risque d’épuisement est grand.»

Depuis l’année dernière, Promotion Santé Suisse a décidé d’évaluer où se situent les employés suisses par rapport aux contraintes imposées dans leur poste, et aux ressources dont ils disposent pour y faire face. Pour ce faire, la fondation a mis au point le Job Stress Index. Si les employés disposent en moyenne d’autant de ressources que de contraintes (50,3 points), près d’un actif interviewé sur quatre perçoit plus de contraintes dans son travail que de ressources (54,1 points et plus), spécialement dans la tranche des 15-24 ans (52,14 points). «Le passage du monde scolaire à la vie active, puis vers 30 ans la mise en place d’un projet de carrière à concilier avec le début d’une vie de famille, vers 40 ans le bilan, vers 50 ans le dernier moment pour changer de carrière, vers 60 ans l’approche de la retraite, chaque transition est à risque, car on se sent déstabilisé», analyse Catherine Vasey.

Ainsi, Les jeunes aussi ne sont pas épargnés par le stress et ils risquent l’épuisement, même avant leur entrée dans la vie active. «Le métier d’élève peut aussi conduire au burnout, explique Nicolas Meylan, auteur d’une thèse sur le burnout chez les adolescents. Le stress scolaire, le climat à l’école, la pression pour la réussite, l’inquiétude et l’incertitude concernant l’entrée dans le monde du travail sont autant de facteurs qui amènent les adolescents à craquer.» Le chercheur lausannois a distribué un questionnaire à 450 élèves entre 14 et 18 ans, tous en 9e, 10e et 11e année HarmoS. Après analyse des résultats, il s’est avéré que 14% des adolescents étaient au bord du burnout. Ce nombre s’élevait même à 19% pour les élèves de 11e année. «Il y a une pression très forte de la société, on dit aux jeunes: «Faites ce que vous voulez, mais soyez les meilleurs dans ce que vous faites.» Sans compter qu’avoir le choix est très angoissant.» Le doctorant a également questionné 400 élèves en 1re année de gymnase, 21% d’entre eux étaient au bord du burnout. «A ce stade, les étudiants doivent faire face à un environnement différent et à de nouvelles exigences scolaires, il y a un sentiment d’inadéquation en tant qu’élève.»

Un mal sournois

Epuisement, cynisme, remise en cause de ses compétences, inefficacité professionnelle, les symptômes sont les mêmes pour toutes les catégories d’âge. «Fatigue de fond, démotivation pour l’activité, troubles du sommeil, les symptômes sont similaires à un surentraînement sportif. Le burnout est avant tout un déséquilibre physique. Sécrétées en continu, les hormones du stress deviennent toxiques», remarque Catherine Vasey.

Le sport, c’est le domaine de Nicole*, mais c’est bien l’épuisement professionnel qui l’a amenée à faire un burnout il y a trois ans. D’origine française, Nicole, entraîneuse de tennis professionnelle (ndlr: en France, la formation est reconnue par un diplôme d’Etat, correspondant à une formation universitaire de niveau bachelor), débarque dans le canton de Vaud «cinq jours avant le 11 septembre 2001». Après avoir coaché durant plusieurs années une joueuse pro (dont elle préfère taire le nom) et réalisé son rêve de participer à l’US Open en tant qu’entraîneuse, elle aspire, pour préserver sa santé, à un rythme moins soutenu.

«Je consacrais toute ma vie au tennis, 24 heures sur 24. En cinq ans, j’ai dû prendre à peine cinq semaines de vacances.» La jeune femme a 31 ans lorsqu’elle est démarchée par le club vaudois. Elle y passera cinq ans, recréant notamment une école de tennis. Puis l’envie d’entraîner dans un milieu plus compétitif la titille de nouveau, et elle file dans un autre club. Le défi? Remettre le club à niveau pour attirer des joueurs pros. En trois ans, elle remplit son contrat. Ayant atteint tous leurs objectifs, les trois responsables à l’origine de son engagement décident de s’en aller et de passer la main. Le calvaire commence. Et il durera trois ans. Un collègue, que Nicole a dénoncé à la direction pour des pratiques financières douteuses sur les stages d’été, promet de la couler. Les menaces sont continuelles, elle en avise les responsables, ils ne font rien.

Petit à petit ses attributions ne sont plus respectées. Finalement, son contrat est résilié sans explication. Avec l’aide d’un avocat, elle parvient à rester. Mais la pression est trop forte. Au bout de six ans dans le club, elle décide de tout lâcher. Les joueurs qu’elle entraîne la suivent, mais, sans club, tout devient compliqué. L’envie s’effrite, puis, un jour, elle tombe malade. «A priori c’était une petite grippe, mais je ne me suis pas relevée, j’étais incapable de lire un bouquin, de regarder la télé sans pleurer. J’avais une vraie passion pour le tennis, et là j’en avais ras le bol, je ne pouvais plus voir une raquette, je ne voulais plus entendre parler de ce sport.» Nicole finit par aller voir un médecin. Il l’oriente vers une psychiatre, qui lui diagnostique un burnout.

Un mal sournois

«il faut remettre le travail à sa juste place»
Catherine Vasey
Psychologue Spécialiste du Burnout

«C’est un mal sournois, on ne s’en rend pas compte, et puis le cauchemar est là. Je n’arrivais plus à lire une recette de cuisine, je ne sortais pas, je n’avais envie de voir personne, je ne dormais pas. Et puis je retournais en boucle cette question: qu’est-ce qui a bien pu se passer pour en arriver là, qu’est-ce que j’ai mal fait? Je me demandais où j’avais échoué.» Après cinq mois, Nicole accepte de prendre des antidépresseurs en complément à son suivi psychiatrique.

«Ça m’a aidée à pouvoir me reposer.» Au bout d’une année, elle est forcée à rechercher du travail. «En tant qu’indépendante, je touchais une assurance perte de gain. Après une année, un de leurs experts a décrété, suite à un examen psychologique de 30 minutes, que j’étais apte à reprendre mon activité. L’énorme dossier fourni par ma psychiatre et prouvant le contraire n’y a rien fait.»

Victimes, Sonia*, Nicole* et Marc* ont mis du temps à se relever, et à se départir d’un sentiment d’échec et de culpabilité. «Pendant longtemps, j’avais honte, je n’arrivais pas à en parler», déclare Sonia. «Je n’ai même pas pu dire au revoir aux jeunes. Je suis parti comme quelqu’un de coupable, ça fait mal. Et je ne sais pas de quelle manière la structure a communiqué sur mon départ», note Marc. Sonia aussi n’a pas pu faire ses adieux aux familles et aux enfants dont elle s’occupait. «La direction m’a dit qu’elle ne savait pas comment communiquer sur mon départ, car ce que j’avais était «abstrait». J’ai cru rêver, ils ne se sont jamais remis en question.»

Si le terme «burnout» est désormais familier aux RH, et que les entreprises ont pris conscience qu’il occasionne des coûts importants et un impact sur la performance de l’entreprise (voir encadré), l’épuisement professionnel reste perçu comme une faiblesse de l’employé. «Il y a un début de prise de conscience de la part des employeurs, mais aussi une grosse tendance à se décharger en reportant le burnout sur le dos des personnes», relève Koorosh Massoudi. Les causes principales d’un burnout sont pourtant à rechercher dans le poste occupé. Selon Beate Schulze, pour le prévenir, l’employé et l’entreprise doivent tenir compte de six dimensions. La charge de travail et les demandes doivent être gérables, l’employé doit recevoir un type de reconnaissance important pour lui, il doit être bien intégré à l’équipe, voir ses valeurs privées alignées sur celles vécues au sein de l’entreprise. Finalement, la distribution des ressources doit être équitable au sein de l’entreprise, et l’employé doit disposer d’une marge de manœuvre adaptée à ses besoins.

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Et si l’entreprise ne tient pas compte de ces dimensions, comment se prémunir d’une trop grande tension? «Il faut déjà être au courant que le burnout peut arriver à tout le monde. Ensuite, le plus important est d’amener du mouvement dans son quotidien, de bouger. Finalement, il faut remettre le travail à sa place, ne pas le percevoir comme l’unique vecteur de sens à sa vie, et ne pas emporter ses soucis professionnels à la maison. Ressasser les déboires de la journée en rentrant le soir est très néfaste», explique Catherine Vasey. Marc*, marié et père d’une petite fille, l’a expérimenté. Durant sa période de mal-être, il partage beaucoup avec sa femme. «Je ne pensais plus qu’à ça et on en parlait tout le temps, à tel point que cela a mis en péril notre couple. Et la situation a été très difficile pour ma femme. Je me rends compte qu’elle aussi a été fragilisée, elle a vécu mon burnout par procuration.»

Sonia, mariée et mère de trois enfants, et Nicole, qui vit en couple, ont aussi vu les personnes partageant leur quotidien désemparées devant leur souffrance. Aujourd’hui, tous les trois sont parvenus à éteindre l’«incendie». Nicole a repris les entraînements et tente tant bien que mal de s’en sortir financièrement. Marc occupe un poste de chef de projet, dans lequel il s’épanouit.

Sonia effectue un remplacement en tant que coach scolaire et a repris confiance en elle et en ses compétences. Se sentent-ils guéris? «J’ai été contrainte de travailler de nouveau. L’orgueil a fait beaucoup, mais je ne pense pas que j’ai eu le temps de guérir complètement», note Nicole. «Pour moi, le burnout n’est pas comme une fracture qui se répare, c’est plus comme une rupture au niveau musculaire. Ça se consolide avec le temps, mais il y a toujours une petite douleur, une fragilité qui reste», analyse Marc. «J’ai été fragile très longtemps, mais depuis quelques mois je me sens vraiment bien. J’ai appris à mettre des bouffées d’air frais dans ma vie», conclut Sonia. Eviter le confinement qui étouffe, bouger et ouvrir grandes les fenêtres pour éviter que le feu ne prenne.

Evaluez votre niveau de stress et votre risque de burnout

Que font les entreprises ?

Selon une étude mandatée par l’Office fédéral de la santé publique, publiée en 2014, les coûts des maladies psychiques en Suisse (dans lesquelles sont comprises la dépression, et donc les cas de burnout, puisqu’il n’est pas reconnu comme maladie) s’élèvent à 5,6 milliards de francs par an. Et, selon les chiffres de l'Office fédérale des assurances sociales, en 2014, 46% des bénéficiaires de l’AI souffraient de maladies psychiques. La pression, le stress chronique sont non seulement néfastes pour la santé, et pour la performance de l’entreprise, mais ils occasionnent aussi des coûts importants. Selon Promotion Santé Suisse, si les entreprises du pays équilibraient mieux les contraintes et les ressources pour leurs employés (Job Stress Index), elles économiseraient plus de cinq milliards.

«Les entreprises sont toujours plus conscientes que l’aspect social joue un rôle dans leur performance, souligne Thomas Mattig, directeur de Promotion Santé Suisse. Dans notre pays, les entreprises sont soumises à une forte pression économique, mais chacune peut faire quelque chose pour diminuer le stress de ses employés. La reconnaissance vis-à-vis des employés et une formation adaptée des cadres sont notamment deux éléments très importants.» La fondation, soutenue par les cantons et les assureurs, a mis en place plusieurs dispositifs destinés aux entreprises, comme le S-Tool, un outil en ligne pour mesurer les facteurs de stress. L’organisme a également instauré le label Friendly Work Space, octroyé aux entreprises soucieuses de gérer au mieux la santé de leurs collaborateurs. Migros, par exemple, affirme s’être donné pour objectif que «toutes ses coopératives adhèrent en 2015 aux exigences permettant d’obtenir ce label». «La gestion du stress est un point important dans notre programme pour la santé de nos collaborateurs», souligne le géant orange.

La psychologue lausannoise Catherine Vasey, qui intervient régulièrement dans les entreprises, constate que les dirigeants misent plus sur la prévention. L’année dernière, la BCV a, par exemple, a décidé de former ses managers à la gestion des temps, relève Laure Guido, chargée de projet au sein des RH. L’entreprise dispose également d’un service harcèlement et mobbing, et offre à ses employés un service externe de soutien et de conseil. Ateliers sur la gestion du stress et la résilience, encouragement à l’activité physique, programme d’assistance aux employés qui vise à les accompagner dans les épreuves de la vie, newsletter sur la problématique «santé et sécurité», Nestlé a aussi instauré ces dernières années plusieurs mesures visant à lutter contre l’épuisement professionnel. La multinationale encourage notamment les collaborateurs «à cultiver des centres d’intérêt à l’extérieur de l’entreprise, favorise le télétravail et la flexibilité dans l’aménagement de l’horaire».

Si la gestion de la santé psychique des employés s’impose peu à peu comme essentielle au bon fonctionnement des entreprises, le burnout reste pourtant un sujet tabou. «J’encourage mes patients victimes de cette souffrance à ne pas le dévoiler, car il y a encore trop de jugement autour. C’est mal perçu, et les entreprises ont tendance à penser que, si une personne a vécu un épuisement professionnel, elle restera fragile au stress jusqu’à la fin de sa carrière. Ce qui est faux, car, si le burnout a été bien traité, la personne sera au contraire plus solide», note Catherine Vasey.

Texte: Laureline Duvillard
Réalisation: Julien Viciana, Loic Mancino, Newsexpress
Direction Artistique: Julien Viciana
Direction du projet: Laureline Duvillard
Crédit photos: Keystone